NADÈGE DAUVERGNE / FR

Sur ce pignon d’immeuble, une scène suspendue attire le regard : une femme enlace un enfant, le visage incliné, dans un geste de protection et de douceur. L’image semble familière, presque évidente. Elle est pourtant issue d’un autre lieu.

La fresque reprend L’Italienne, peinte en 1872 par Léon Bonnat, dont la collection est conservée au Musée Bonnat-Helleu de Bayonne. En la déployant ici, dans le quartier d’Habas La Plaine, l’œuvre change de contexte et de fonction. Elle quitte l’institution pour s’inscrire dans un lieu de vie.

Le choix du site est déterminant. Face à un jardin d’enfants, l’image entre en résonance avec les usages quotidiens du lieu. Le geste maternel représenté dans le tableau trouve un écho direct dans ce qui se joue au pied du mur. L’œuvre n’est plus seulement regardée : elle est habitée, traversée, intégrée à un environnement vivant.

Ce déplacement est au cœur du projet. Il ne s’agit pas de reproduire une peinture, mais de la mettre en circulation. De permettre à une œuvre issue des collections publiques — léguées par un peintre bayonnais à sa ville — d’exister ailleurs, au plus près des habitants.

La fresque demeure après lui avoir donné naissance. Elle s’installe dans le quartier, comme une image avec laquelle on apprend à vivre.

Nadège Dauvergne est née en 1973 à Ouagadougou et a grandi en région parisienne. Après une formation en arts graphiques puis aux beaux-arts, elle s’installe dans l’Oise, où elle vit et travaille depuis la fin des années 1990.

Depuis ses débuts, le dessin occupe une place centrale dans sa pratique. Nourrie par l’observation du vivant, elle développe un regard précis, presque analytique, qu’elle prolonge par un apprentissage du dessin scientifique. Cette exigence dans la compréhension des formes traverse l’ensemble de son travail.

Au fil des années, elle explore différents médiums — peinture, dessin, aérosol — et construit une écriture personnelle fondée sur la tension entre maîtrise technique et simplicité apparente des sujets. Elle s’intéresse aux images issues de l’histoire de l’art, qu’elle déplace et confronte à des contextes contemporains.

Son travail procède souvent par associations et glissements : figures classiques, scènes intimes, fragments de mémoire viennent se recomposer dans de nouveaux environnements. Elle ne cherche pas à reproduire les œuvres du passé, mais à les réactiver, à leur offrir d’autres conditions de visibilité.

Cette manière de faire dialoguer les époques et les registres inscrit son travail dans une réflexion plus large sur le temps de l’image : celui de sa fabrication, mais aussi celui de sa transmission et de sa réception.

Le choix de la peinture « L’Italienne » s’est construit à partir du site. Face à ce mur, dans un environnement marqué par la présence d’enfants et de familles, l’artiste a cherché une image capable de s’inscrire naturellement dans le lieu. La scène peinte par Bonnat, simple et universelle, s’est imposée comme une évidence.

Avant d’intervenir, Nadège Dauvergne a pu rencontrer le tableau original au musée, lors d’une visite organisée avant sa réouverture. Ce moment a permis de comprendre la matière de la peinture, ses équilibres, sa lumière — autant d’éléments à traduire à grande échelle.

La fresque s’est ensuite construite lentement. Sa technique s’inscrit dans une approche apparentée au divisionnisme : une image élaborée à partir de touches séparées, ici traduites en hachures colorées appliquées avec une palette volontairement réduite. De près, le mur reste fragmenté, presque abstrait. À distance, l’œil recompose les nuances, restitue les volumes, et l’image apparaît avec une grande douceur.

Ce procédé permet d’intervenir sur de très grands formats tout en conservant une finesse d’exécution. Il produit aussi un effet particulier : l’image semble se former progressivement dans le regard du spectateur, au fil de ses déplacements.

Depuis les immeubles voisins, les habitants ont suivi cette apparition jour après jour. L’un d’eux raconte qu’il observait la peinture se construire depuis sa cuisine, et qu’il laisse désormais ses rideaux ouverts pour la contempler, là où il faisait auparavant face à un mur sans intérêt particulier.

L’œuvre est désormais là, installée. Elle continue d’agir, discrètement, dans le quotidien du quartier.